Chez les théologiens contemporains

Les sept lois de l’arc-en-ciel divin

Quel rapport entre l'arc-en-ciel, phénomène naturel, et la promesse divine de ne plus provoquer le déluge ? Pour le comprendre, il faut remonter au second et troisième jour de la Création. Dieu sépare les eaux célestes de celles de la Terre, et rassemble ces dernières pour qu'émerge la terre ferme. Ces eaux écartées sont comme une épée de Damoclès, un arc bandé contre le monde [...] Dieu a placé l'existence du monde sous condition, au risque d'effacer Son oeuvre si elle se révélait funeste. Or, les hommes dotés de liberté par Dieu en ont abusé, « rempli le monde de violence. » (Genèse 6,11). Ils ont fait de l'image divine implantée en Adam une hideuse caricature. Le déluge est la réplique céleste du déferlement de la brutalité humaine sur la terre.

Comment a-t-on pu en arriver là ? Dieu avait espéré un monde dans lequel il ne serait point nécessaire de réprimer les violents, seulement de s'adresser à leur bonne volonté. L'assassin Caïn eut droit au sursis et, depuis, l'impunité était devenue le mot d'ordre et de désordre. A présent,  « L'Éternel vit que les méfaits de l'homme se multipliaient sur la terre, et que les pensées de son cœur devenaient de plus en plus mauvaises. L'Éternel déplora d'avoir créé l'homme, et Son cœur en fut contrit. » (Genèse 6,5-6). Ce terrible constat incite Dieu à instaurer après le déluge un nouveau contrat moral. Au lieu de laisser désormais sa peine et sa colère se condenser, se charger comme d'épais nuages noirs pour finalement éclater en violent orage, Dieu décide de ne plus délayer et délègue à l'homme le pouvoir, et même le devoir, de réguler la société : « Qui aura versé le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé ; car à l'image de Dieu, Il a fait l'homme. » (Genèse 9,6).

Selon le Talmud, Dieu donna aux humains les sept lois fondamentales appelées noachides et dont on trouve le tout premier écho dans le livre apocryphe des jubilés: « Noé prescrivit à ses enfants d'accomplir la justice, de se couvrir pudiquement, de bénir le Créateur, d'honorer père et mère, d'aimer son prochain, de se prémunir de toute débauche et de toute violence. » L'ordonnance morale, au lieu d'être seulement un vœu pieux, est ainsi déclinée en sept règles, comme la lumière blanche se décompose par diffraction en sept couleurs [...] de l'arc-en-ciel. C'est l'invention de la loi.

Tel est le symbole de l'arc-en-ciel : d'une part, l'équilibre et même la concorde des forces ; entre pluie et soleil; entre liberté et autorité. D'autre part, la diffraction de la lumière assurée par la présence de gouttes d'eau dans l'air. Ce fabuleux spectacle multicolore renvoie au fractionnement, au traitement au cas par cas des conflits. Ainsi se trouve évité le déluge, l'accumulation des rancœurs qui finit par entraîner l'explosion de la violence. L'arc n'est plus tendu vers la terre et ne pourra plus réduire la tension par un décochement dévastateur. L'arc est inversé, et la lumière blanche, décomposée, comme pour être moins éclatante, moins agressive, laissant coexister chaque couleur [...]

Ce que cela signifie ? Que les beaux principes pourtant vitaux comme la lumière laiteuse, ne suffisent pas. Sans la médiation de la loi, et la responsabilité publique qu'elle implique, l'homme est déshumanisé. Les uns s'illusionnent d'élans d'amour qui ne viennent pas. Les autres abusent de l'impunité en imposant Leur loi. Entre la lumière foudroyante et aveuglante des intégrismes et l'obscurité nuageuse de ceux qui préfèrent ne rien y voir, l'arc brise la ligne simpliste de l'horizon. En ce sens, l'arc-en-ciel est le reflet éternel de la mystérieuse « image de Dieu ». L'humanité ne s'improvise pas, elle se décline au respect de toutes les couleurs.

Rivon KRYGIER,
La Vie n°3100, Les Essentiels, 27 janvier 2005

Dans l’image de Dieu, la violence humaine

L'homme, à travers les verres qui sont ceux de ses propres lunettes, voit un Dieu violent. Cela ne veut pas dire qu'il ne voit pas Dieu. Dieu, en effet, ne se refuse pas à ce regard déformé. Dieu accepte de traverser cette vision. Mais c'est pour transformer ce qui est déformé. Pour transformer cette violence, la convertir. Cela se produit dans l'histoire, non par l'effet d'une simple décision humaine. Dans la vie ou dans la Bible, nous appelons souvent violence ce qui n'est que la révélation de notre propre violence.

P. BEAUCHAMP & D. VASSE
Cahiers Evangile n°76 La violence dans la Bible p.12

La problématique de la violence

Le récit du Déluge commence par un constat de violence (Gn 6,5). Ainsi, après le rêve d’un monde de douceur (Gn 1), la Genèse prend en compte cette autre réalité universelle.

Si le projet de Dieu créateur est un monde de vie, de paix et d’harmonie, la réalité n’en est pas moins marquée par la violence. Alors, que fait Dieu ? Pourquoi n’intervient-il pas avec autorité pour maîtriser les violents et créer la paix dont il semble rêver tout autant que les hommes ? Questions de tous les croyants à travers toutes les époques…

Le récit du Déluge tente d’aborder la question de l’action divine face à ce chaos et il y répond. Dieu use d’abord de la violence pour contrecarrer la violence. Ce faisant, il agit comme les autres divinités du Proche Orient ancien, chez qui la violence est coutumière. Mais voyant les effets dévastateurs d’une telle solution, Dieu choisit d’y renoncer à jamais. C’est alors qu’il invente l’alliance comme une autre voie vers le shalôm, la paix et disqualifie la violence.

André WÉNIN,
Biblia n°11, août-septembre 2002, p11

Quand Dieu renonce à la violence

Au cœur de la réalité humaine où la violence s’impose, la loi n’est pas idéale, pas plus qu’elle ne fixe un idéal à atteindre. Son but est d’atténuer la violence, afin de gagner du temps pour faire mémoire de la vocation de l’homme à se construire à l’image de Dieu.

Dieu n’abandonne pas l’être humain à ses seules forces : il suggère lui-même une voie à Noé et à ses descendants. A peine a-t-il donné la loi en vue de brider la violence, que lui-même en transgresse la limite pour la dépasser. Après avoir dévasté la terre par le Déluge, Dieu ne décide pas seulement de limiter sa violence : il y renonce. En choisissant l’alliance, il indique aux humains que, si la loi est nécessaire pour contenir la violence, elle vise aussi à “ éduquer ” les êtres humains, à “ les conduire hors de la violence ” vers le Bien et le Juste. Mais ceux-ci n’adviendront que là où des humains outrepasseront la lettre de la loi pour renoncer délibérément à toute violence, quitte à refuser de résister au violent par la violence. Ce texte annonce Jésus qui n’aura que les armes de l’amour pour faire échec à la violence et à la mort (Mt 5,39)

André WÉNIN,
Biblia n°11, août-septembre 2002, p.28-29