Retour
vers
"Quelques livres et articles..."
Pour connaître les dates de réunions et sessions de l'année Jésus et Marie - détail du retable de Comanna (Bretagne)
L'association Inter-Parole, ses activités, les formateurs
Pour aller visiter des sites avec lesquels nous entretenons des liens A lire
Retour vers la page d'accueil Les principes de la démarche catéchétique proposée
Jeu au cours d'une séance de catéchèse...
Bonne année de catéchèse !
Calendrier pour trouver une catéchèse correspondant au texte d'un dimanche ou d'une fête

Méditations sur la Cène
(Milan, 1493-9 février 1498)
de Léonard de Vinci
(Vinci, 15 avril 1452-Amboise, le Clos Lucé 2 mai 1519).

Par Sylvie Bethmont-Gallerand,
professeur d'iconographie à l'Ecole Cathédrale de Paris.

D'octobre 2004 à octobre 2005, nous vivons l'Année de l'Eucharistie dont le point de départ a été donné lors du quatrième Congrès Eucharistique International qui s'est tenu du 10 au 17 octobre 2000 au Mexique. Tout au long de cette année de nombreuses propositions ont été faites pour contempler plus assidûment le visage du Verbe incarné, réellement présent dans le Saint-Sacrement…, ainsi que nous y invite Jean-Paul II.

Mais l'actualité nous offre d'autres occasions, moins pieuses, de réflexions sur les fondements de notre foi. Lorsque venu d'Amérique le succès foudroyant d'un best-seller (le Da Vinci Code de Dan Brown) suscite les passions et la parution d'une vingtaine d'ouvrages de commentaires, l'Eglise s'interroge. Car le fond de l'intrigue (tout ce que l'Eglise a voulu nous cacher depuis la venue de Jésus) " colle bien à l'air du temps " mais n'est pas acceptable en matière de foi. Et pour asseoir ses desseins, l'auteur a " kidnappé " Léonard de Vinci, selon l'expression de Marie-France Etchegoin. Dan Brown a recyclé les chef-d'œuvres de Léonard au profit d'une intrigue politico-ésotérique que l'on peut trouver tout aussi bien habile, voire érudite, que nauséabonde (alimentée de polémiques, la carrière de ce livre continue de fleurir outre-Atlantique, le cinéaste Ron Howard s'apprête à en tirer un film avec " notre Amélie " - Audrey Tautou). Alors que paraît en France Anges et démons, le deuxième ouvrage traduit en français de cet auteur, les manchettes des journaux résonnent de la polémique née d'une campagne d'affichage d'une grande marque de prêt-à-porter. La Cène de Léonard, ou plutôt sa lecture via Dan Brown, est détournée avec de surcroît, une inversion des sexes, les apôtres et le Christ étant incarné par des femmes, qui fait grincer quelques dents.

Cette actualité, où l'amusant le dispute à l'agaçant, fait sortir l'Eglise de sa réserve et peut troubler les chrétiens. Tous ne partagent pas le sort des paroissiens et des guides bénévoles de l'église Saint-Sulpice à Paris, soumis au succès inattendu que rencontre leur édifice placé en tête des itinéraires de découverte des lieux magiques du Da Vinci Code ! Cependant, comme le dit Michel Rougé, responsable d'Art Culture et Foi à Saint-Sulpice, si ce best-seller est " un livre critiquable à bien des égards, il pose de bonnes questions. Son succès confirme, s'il en était besoin, la nécessité qui nous incombe à tous d'annoncer partout, sans nous lasser, la profonde beauté du véritable christianisme ".

Mettre en valeur cette profonde beauté en lisant avec attention la magistrale leçon que donne Léonard dans sa représentation de la Cène à Milan, est le but de cette conférence. A partir de l'émerveillement né d'une lecture qui est une prière, nous repartirons, bienveillants mais armés, vers les fantaisies de l'actualité et les questionnements qu'elles suscitent. Je vous invite à découvrir, au sens premier de ce mot, l'œuvre de Léonard de Vinci conservée dans l'ancien réfectoire de la communauté dominicaine du couvent de Sainte Marie des Grâces (Santa Maria delle Grazie) à Milan. L'admiration pour cette œuvre fut unanime et immédiate, relayée par les copies et les gravures qui se diffusèrent sur toute l'Europe, elle inspira Rembrandt et Rubens, Odilon Redon, et à notre époque quelques artistes dont Andy Warhol (La Passion de Dunkerque, crypte de la cathédrale de Lille) et… de nombreux annonceurs publicitaires.

Découvrir et se laisser saisir.

Tout peintre de l'époque de Léonard est un courtisan, tirant sa subsistance et son travail de la protection de mécènes puissants et fortunés. Léonard arrive à Milan vers l'âge de trente ans (1482-83). La république de Florence, où il fit ses débuts, étant devenue trop étroite pour ses ambitions, il propose ses services à Ludovic le More de la famille Sforza, récemment proclamé duc. Le voici peintre de cour, hors du système des corporations, apte à mener des travaux dans les domaines les plus divers, la musique où il excelle, l'architecture, l'art de la guerre, les fêtes de la cour comme les devinettes et jeux d'esprit dont raffolent les personnages importants. Il reçoit de Ludovic la commande de la Cène en même temps qu'un projet de création, dans le sein du couvent de Santa Maria delle Grazie, d'un mausolée à la gloire des Sforza.

Sur le mur nord du réfectoire des dominicains de Sainte Marie des Grâces, la fameuse Cène occupe la partie médiane, suspendue en hauteur, ce qui permettait de placer les tables des religieux le long du mur sans masquer la peinture. Trois lunettes la surmontent portant les initiales de Ludovic le More, de Béatrice d'Este son épouse et de leurs enfants, à gauche Maximilien, conte d'Angera et de Pavie et à droite Francesco II, duc de Bari. Des guirlandes de fruits et de fleurs entourent les blasons de la famille Sforza.

Je vous invite à découvrir La Cène sous-jacente, par déroulements successifs comme on ouvre les volets d'un retable (on en voit au musée du Moyen Age-Thermes de Cluny à Paris). Vous allez me dire que rien ne s'oppose ici à la claire vision du chef d'œuvre, ni rideau, ni volet, ni artifice de mise en scène. Mais il faut se garder d'imaginer, les obstacles physiques faisant ici défaut, que ce chef-d'œuvre se laisse décrypter sans résistances. Un travail de dépouillements successifs est nécessaire, un niveau de compréhension en appelant un autre, car le sens spirituel affleure sous la trame du récit. Cette démarche d'ouvertures successives nous entraînera bien plus loin que le simple déchiffrement d'une énigme ou d'un code secret caché, qui une fois découvert n'apporte rien d'autre que la satisfaction d'appartenir à ceux " qui sont initiés ". Les dominicains qui se restauraient dans ce réfectoire, ne se souciaient pas d'énigmes ésotériques mais de vie évangélique. Ils savaient que l'histoire qui était contée sur le mur nord de leur Cénacle (en italien ce mot désigne le réfectoire des moines, la salle du jeudi saint et la représentation plastique du dernier repas de Jésus) était aussi la leur. C'est la nôtre, pour nous qui partageons leur foi. Le réfectoire est baigné de lumière, les murs sont blancs comme ceux de l'église toute proche, car cette communauté de priants se savait inondée de grâces, baignée dans la vie nouvelle inaugurée par la Résurrection du Christ.


Découvrant l'œuvre dans sa chair ou plutôt ici son épiderme malmené, nous sommes saisis, absorbés, captifs de l'image que nous découvrons. Nous entrons dans son monde, oubliant le nôtre pour un moment. La Cène de Léonard est une grande malade. Elle n'a pas été réalisée selon la technique du buon fresco, c'est à dire à fresque, mais à tempera avec quelques glacis d'huile et sur une mur Nord très humide. Comme elle a commencé à se dégrader du vivant de Léonard, elle ne cessera d'être l'objet de " repeints ". La plus récente restauration, commencée voici une vingtaine d'années, nous en restitue au mieux l'état originel, celui de Léonard. Tous les repeints ont été éliminés, mais les altérations sont irréversibles et l'aspect lacunaire qu'elle présente l'apparente de près à l'œuvre pointilliste d'un Seurat ou au tachisme, même si ces taches sont composées d'éléments originaux. Heureusement des copies fidèles en ont été réalisées du vivant de Léonard dont une inédite (sise en la basilique San Lorenzo Maggiore à Milan) que nous découvrirons au cours de cette conférence.

Avant même de rechercher le plaisir de la reconnaissance de ses éléments ou de l'identification des scènes, nous sommes les captifs d'une atmosphère colorée, de rythmes que nous percevons, de formes qui se déploient progressivement alors que notre regard ne se fixe pas encore en un parcours de déchiffrement des formes. Sans parti pris, il engrange des formes et des couleurs qui peuvent lui faire éprouver des émotions véritables et très profondes. Approchons-nous et parcourons de très près quelques détails de l'œuvre de Léonard, sans chercher à reconnaître, sans juger, sans préavis et sans repères, laissons flotter les formes, premier volet de notre méditation.

Sur cette première impression, Beaudelaire donne une sorte de " traité du ravissement ", en commentant l'œuvre de Delacroix (mais ses conseils sont universels avec quelques mises en garde précieuses pour ceux qui prétendent interpréter les œuvres d'art). " Il vous semble qu'une atmosphère magique a marché vers vous et vous enveloppe. Sombre, délicieuse pourtant, lumineuse mais tranquille cette impression, qui prend pour toujours sa place dans votre mémoire, prouve le vrai, le parfait coloriste. Et l'analyse du sujet, quand vous approchez, n'enlèvera rien, et n'ajoutera rien à ce plaisir primitif, dont la source est ailleurs et loin de toute pensée secrète. Je puis inverser l'exemple. Une figure bien dessinée vous pénètre d'un plaisir tout à fait étranger au sujet. Voluptueuse ou terrible, cette figure ne doit son charme qu'à l'arabesque qu'elle découpe dans l'espace. Les membres d'un martyr qu'on écorche, le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment dessinés, comportent un genre de plaisir dans les éléments duquel le sujet n'entre pour rien. Si pour vous il en est autrement, je serai forcé de croire que vous êtes un bourreau ou un libertin. " (" Œuvre et vie d'Eugène Delacroix ", Curiosités esthétiques, L'art romantique et autres œuvres critiques de Beaudelaire, H. Lemaire (éd.), Paris, Classiques Garnier, 1999, p. 433).

" Bourreau ", pervers ou " libertin ", nous serions tentés de jeter ces épithètes à Dan Brown, mais ne jetons pas trop vite l'anathème sur celui qui fit un best-seller d'une interprétation trop hâtive de la jeune figure de saint Jean. Oui c'est un visage féminin, n'en doutons pas, ainsi Léonard traduit en peinture la grâce, la beauté spirituelle, la vénusté et l'innocence du jeune âge encore indifférencié de celui que " Jésus aimait ".

Nous pouvons à présent prendre du recul et contempler le réfectoire dans son ensemble.

Méditation explicative de la Cène

Le mur sud est décoré d'une crucifixion due à Giovanno Donato Montorfano. Il n'y a là rien de nouveau ou d'étonnant, en Italie, la Cène orne les réfectoires depuis le 13° siècle (d'abord à Pérouse et Bologne), et son association avec une crucifixion est fréquente dès le début du 14° siècle à Florence. Le décor du réfectoire de Sainte Marie des Grâces s'insère dans cette tradition liant le repas au sacrifice, l'autel à la croix, l'Eucharistie et les repas quotidiens des religieux aux événements fondateurs du triduum pascal.

Mais Léonard innove, sa composition diffère de celle de Montorfano qui insère sa crucifixion dans l'espace unifié du mur et des lunettes. Léonard crée des distorsions, il isole des motifs héraldiques dans les lunettes. Et, lorsqu'il peint la salle du Cénacle, il multiplie les cadres et les compartiments alors que se projette en avant la table du Seigneur. Au sein du réseau perspectif créé par l'alignement des caissons, des tapisseries, et des ouvertures, le groupe des hommes serrés entre deux horizontales, celle de la nappe et celle de l'alignement des têtes, est animé d'une agitation sinueuse. Trois ouvertures forment un triptyque, comme les retables que l'on voit derrière les autels ou encore le chevet d'une église non pas fermée mais ouverte sur la nature et l'infini. Bien que très effacée et lacunaire la peinture de Léonard donne une grande impression de force et de présence. Les lignes directrices de la composition se rejoignent selon les règles de la perspective unifiée, en un point de fuite central sur le côté gauche du visage du Christ légèrement penché et décentré. Mais les personnages sont trop grands pour tenir dans le dispositif scénique où Léonard les a installés. Et la table vient comme en surplomb, en avant de l'espace fermé et limité de la salle au plafond à caisson. Par cet artifice de composition, la table qui nous surplombe n'est plus seulement celle de la " chambre haute ", elle sort du cadre de l'histoire et, s'avançant hors du mur, vient dans notre espace de vie. Ce dernier repas du Seigneur est l'institution de l'Eucharistie qui transfigure la prise de nourriture quotidienne de ces religieux assemblés sous la peinture de Léonard. L'Eucharistie signe la présence du Christ parmi les hommes tous les jours jusqu'à la fin des siècles. Hors de l'histoire, c'est une communion quotidienne, qui s'opère à l'image du festin des noces éternelles.

Les personnages ont été identifiés par Léonard lui même dans ses croquis comme suit :

Cliquer sur l'image pour la détacher dans une fenêtre à part
Cliquer sur l'image pour la détacher dans une fenêtre à part : ceci peut vous permettre de mieux suivre le texte avec l'image

Barthélemy    André      Pierre    Jean     Jésus     Thomas     Philippe     Matthieu    Simon
Jacques le Mineur              Judas                        Jacques le Majeur              Thaddée

Alors que les lignes de composition désignent le Christ comme le centre et le pivot de la composition, il se trouve isolé du groupe, statique et rassemblé en lui même, les yeux baissés. Seul Jean fait écho au silence du Seigneur. Les têtes rapprochées des apôtres, réunis par trois, reprennent le triangle fondamental formé par le corps du Seigneur.

Léonard, qui s'intéresse moins aux formes qu'à leur formation, souhaite " faire voir l'invisible " par sa peinture, un art majeur, synthèse de toutes les sciences. Les notes et des textes qu'il a laissés en vue de la rédaction d'un grand traité de peinture, en font l'un des premiers théoriciens de l'art, ils nous renseignent ainsi sur sa pensée en marche.

Des mouvements réfléchis. Je souhaite définir pourquoi les mouvements corporels et spirituels, après avoir percuté un objet, sont réfléchis en deçà à intérieur d'un même angle.

Des mouvements du corps. La voix de l'écho est réfléchie par la propagation à l'intérieur de l'oreille... (Leonard de Vinci, vers 1490). Dans ses écrits, Léonard compare la diffusion du son à celle d'un rayon de lumière, ou bien à la propagation en ondes concentriques des ondulations de l'eau.

Là ou la pierre percute la surface de l'eau, elle provoque autour d'elle des cercles qui s'amplifient jusqu'à se perdre ; de même l'air percuté par la voix se diffuse de manière circulaire jusqu'à se perdre, de sorte que celui qui est le plus proche entend mieux tandis que celui qui est le plus loin n'entend rien (Leonard de Vinci, Codex Atlanticus vers 1490).

Pour les auteurs, qui recherchent le moment précis de l'histoire conté ici (l'historia selon le traité de peinture d'Alberti), Léonard a voulu représenter le moment précis où Jésus annonce En vérité, en vérité je vous le dis l'un de vous me trahira… Les disciples se regardaient les uns les autres ne sachant de qui il parlait (Jn 13,21-27).

Un de ses disciples, celui que Jésus aimait, se trouvait à table tout contre Jésus. Simon-Pierre lui fait signe et dit : " Demande quel est celui dont il parle. "

Alors que l'onde de choc, provoquée par les paroles du Christ, gagne progressivement les convives, les attitudes et les gestes traduisent la propagation de ses effets.

De l'attention des assistants à un événement remarquable : … si l'événement est d'ordre religieux, tous les assistants dirigent leur regard vers lui, avec divers gestes de dévotion, comme lors de la présentation de l'hostie à la messe (Léonard de Vinci, Traité de peinture).

Les apôtres s'agrègent, s'interrogent, gesticulent. L'un qui buvait a posé son verre et tourné la tête vers celui qui parle. Un autre enlaçant les doigts de sa main, se tourne, les sourcils froncés, vers son compagnon…

Comme le peuple au désert murmure contre Moïse qui leur offre la manne en nourriture, lors du discours sur le pain de vie au cours du dernier repas, les disciples font entendre leurs murmures d'incompréhension, " Qu'est-ce qu'il nous dit là… Nous ne savons pas ce qu'il veut dire. " (Jn 16,17)

Un autre parle à l'oreille de son voisin et l'autre qui l'écoute se tourne vers lui, prête l'oreille tenant un couteau d'une main et de l'autre une miche à moitié coupé… Un autre parle à l'oreille de son voisin,... un autre se penche pour voir celui qui parle, la main en écran sur les yeux… Un autre recule derrière celui qui se penche et, entre celui-ci et le mur, regarde celui qui parle. (Léonard de Vinci, Traité de peinture).

Philippe se frappe la poitrine : serait-ce moi Seigneur ? Il s'agit tout autant de désigner le traître que de s'interroger sur sa propre personne. La communauté que l'Eucharistie fonde, est un groupe d'hommes et de femmes appelés individuellement lors de leur baptême. Réunis, ils se reconnaissent pécheurs et se savent sauvés, car ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin mais les malades, je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs, dit Jésus (Mt 9,13, Mc 2,17, Lc 5,32). Aux premiers temps de l'Eglise, la pénitence publique séparait le pécheur coupable de péché grave en l'excluant de la communauté, de l'assemblée eucharistique où l'Eglise prend corps. Et lors du jeudi saint les pénitents étaient réintégrés dans la communion fraternelle. Lorsque nous célébrons l'Eucharistie, nous connaissons la joie du pardon suivant la pénitence, et nous sommes guéris par ce sacrement qui est le lieu même du pardon des péchés puisque Jésus a versé son sang pour la multitude pour la rémission des péchés (Mt 26,28).

Un autre, les mains ouvertes, montrant ses paumes, soulève les épaules jusqu'aux oreilles et fait une bouche étonnée… Proche du Mystère, Jacques le Majeur fait de ses bras étendus un geste prémonitoire de la Passion de son Seigneur, alors que Thaddée et Simon sont encore occupés à discuter entre eux. Mais déjà " l'heure est venue ". Plongés dans un mystère qui les dépasse, ils ne savent pas encore que du corps du Christ offert en nourriture va naître le corps de l'Eglise. Pour cela il leur faudra instaurer une autre relation, faite de communion et de charité vraie.

Judas, suivant l'évangile de Jean, bien que compté au nombre des douze à la table de communion, appartient déjà à l'ombre. Il ne comprend pas, une main serrée sur la bourse (" Comme Judas tenait la bourse " Jn 13,29). Son autre main est tendue en un geste symétrique de celui du Christ vers le pain, le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain (1 Co 2,23). Sa guérison lui est offerte, mais il ne voit rien, trop occupé à saisir et à se crisper car, pour lui, " il fait nuit ". Contrairement à Pierre, dont il se détache, il entrera ensuite dans la voie du désespoir et de sa perte, sans pouvoir semble-t-il trouver le chemin de la pénitence. Les autres, tous les autres, sont baignés de lumière, encore incapables de discerner mais prêts à recevoir le commandement nouveau du Christ, " aimez-vous les uns les autres " (Jn 13,34).

En n'isolant pas Judas, en ne le plaçant pas en dehors du groupe des apôtres, Léonard n'a pas innové en matière de composition. Selon une tradition artistique dont témoigne un bas-relief de l'ambon de la basilique Sant'Ambroggio (XI° siècle), les convives de la Cène sont représentés alignés derrière la table. Parmi bien d'autres œuvres, une peinture de Christoforo de Predis, datée de 1474, atteste que cette tradition perdure en Lombardie au XV° siècle. Les auteurs soulignent le tour de force de Léonard traduisant, par les mouvements des corps, les mouvements de l'âme des protagonistes de la Cène. Mais s'il porte à des sommets cette gestuelle expressive, elle ne lui est pas propre. Tout autant expressifs sont les protagonistes de la Cène peinte par Andrea del Castagno en 1447 pour un réfectoire de moniales. Cette Cène comme celle de Domenico Ghirlandaio à Florence, également antérieure d'une cinquantaine d'années à la Cène de Milan, ont certainement été des sources pour Léonard. Ces peintres de la Cène et leurs commanditaires, en ce XV° siècle n'ignoraient certainement pas l'importance de traités pour la vie spirituelle comme celui des Méditations sur la vie du Christ (de Jean de Caulibus, un franciscain appelé le pseudo-Bonaventure), recommandant la plus grande attention aux faits et gestes de Jésus à table, particulièrement durant la Cène, et à l'attitude de ses disciples proposée en exemple.

Méditation pour contempler

Quelle que soit l'habileté de Léonard et de ses devanciers à traduire les mouvements de l'âme, la Cène de Sainte Marie des Grâces ne saurait se réduire à la simple illustration des effets d'une parole. Une lecture attentive montre que Léonard s'est aussi bien attaché à la complexité des évangiles qui ne sont pas des récits linéaires. Même si les humanistes rejetaient toute pensée scolastique, Léonard est bien l'héritier d'une tradition venue du Moyen Age. Une tradition picturale et exégétique certainement relayée par le prieur du couvent des dominicains, Vincenzo Bandello. Nous voici engagés dans une méditation plus profonde, qui dépasse la simple explication de l'historien.

Quelques détails nous livrent des " secrets " bien partagés dans la foi. La blancheur de la nappe, couleur de lumière, du blanc de la foi pure, rappelle celle des linges et du suaire attestant la Résurrection (Jn 20). Formant un grand rectangle blanc que ne vient interrompre aucun élément, la nappe traverse la représentation créant une distance mais aussi un lien avec notre propre espace. Ce lien nous dit que le Christ nous rejoint au quotidien, à l'autel, car son corps est une vraie nourriture, mais aussi au réfectoire dans la plus commune et vitale des activités. Faites ceci en mémoire de moi, ainsi naît un peuple nouveau, l'Eglise du Christ, alors que la gloire illumine déjà la nuit du sacrifice. L'offrande du Seigneur fait, d'un groupe d'homme appelés et choisis, une vraie communauté.

Génie universel, Léonard orne les murs du réfectoire et les lunettes surplombant la Cène de plantes et de fleurs qui ont été soigneusement élaborées, comme en attestent de nombreux dessins préparatoires dont on pourrait faire un traité de botanique. Ces plantes, fruits et fleurs, déploient sur les lunettes aux armes des Sforza les motifs d'une mystique liée à la Passion, au bois de la croix (la poire), au martyre glorieux (le palmier), et au salut (les pommes).

Si le paysage n'est que très peu présent, et rejeté dans le lointain des ouvertures, dans cette œuvre vraiment " humaniste " puisqu'elle place l'homme au-dessus de tout, la nature offre ici le sujet d'allégories ou de symboles. Des tapisseries dites " Millefleurs " établissent un chemin visuel vers les ouvertures trines au fond du Cénacle. Léonard se sert de ces tentures, suspendues par des crochets encore bien visibles, pour rendre visible la perspective symbolique construisant la salle du cénacle. La ligne tracée par leur sommet est en continuité avec les ornements des murs du réfectoire. Si l'on suit ces lignes directrices, le passage se fait naturellement entre l'architecture feinte qui creuse la surface peinte et l'ampleur de la pièce où se tiennent les religieux. Les rectangles foncés qu'elles découpent dans le mur clair rappellent les caissons du plafond et proposent un négatif des trois ouvertures du mur du fond. A la blancheur étincelante de la nappe, au ciel clair qui se découpe au fond de la pièce, répondent les tons sombres et étouffés des tapisseries scandant les murs.

Des couleurs sombres font excellente figure au milieu des couleurs claires et inversement des couleurs claires sont belles quand elles sont entourées de couleurs sombres. Ainsi le peintre disposera-t-il ses couleurs, selon le Traité De la Peinture d'Alberti (1435).

Ces tapisseries sont citées dans les évangiles, elles décorent la salle du cénacle : le maître dit " où est la salle où je pourrai manger la pâque avec mes disciples ? (Mt 26,18, Mc 14,14, Lc 22,11)… Et il vous montrera une chambre à l'étage grande, munie de tapis toute prête. (Mc 14,15, Lc 22,12). Durant tout le Moyen Age et bien au-delà, alors que les grands (seigneurs et puissants) sont souvent en déplacements, la salle à manger n'est pas une pièce meublée à demeure. Les meubles transitent avec leurs propriétaires, la table est dressée sur des tréteaux et la salle est ornée : il n'est pas pensable de concevoir un banquet sans tapisseries. Les Cènes italiennes, comme celle d'Andrea del Castagno, montrent les sièges des apôtres recouverts de tapisseries " millefleurs " qui font également office de dossiers. Les religieux pour prier à l'église bénéficiaient de ce confort, les tapisseries, que l'on nommait " dorsaux ", servaient de dossiers dans les stalles hautes du Chœur.

Ces décors fleuris ne peuvent qu'évoquer, lorsqu'on les trouve dans un contexte religieux comme la Cène, les premiers versets du psaume 22 : Yahvé est mon berger, rien ne me manque / Sur des prés d'herbe fraîche il me fait reposer. Sur des prés d'herbe verte, Jésus fait étendre la foule lors de la multiplications des pains et des poissons, signe du Royaume, (Mt 14,19 ; Mc 6,39 ; Jn 6, 10).

Comme l'a souligné Dominique Rigaux dans son livre sur Les repas du Seigneur, Jésus " se plaisait à table " et l'Eglise a lu dans les miracles accompagnant des repas, celui de Cana, les multiplications des pains et des poissons, des préfigurations de l'Eucharistie. Léonard a orné la nappe immaculée de motifs azurés d'oiseaux et de fleurs qui nous font entrer en paradis. Des quartiers d'agrumes et de cédrats, ces fruits bons à manger, accompagnent les plats, du pain et du poisson. La dernière Cène est ainsi rapprochée de l'abondance des multiplications des pains et des poissons, qui sont aussi les mets des repas du ressuscité (à Jérusalem, au bord du lac de Tibériade, les enfants avez-vous du poisson ? Lc 24,42, Jn 21,9). Les cédrats font partie des éléments de la fête des tentes, symbolisant le juif parfait respirant la bonne odeur de sainteté. Dans l'art chrétien, Eve, parfois, tient un citron (citrus ou cédrat) au lieu de la pomme comme sur le retable de l'Agneau Mystique de Saint-Bavon de Gand. Quant au poisson, il désigne donc d'abord le Christ lui même depuis le premiers temps de la chrétienté. Une épitaphe paléochrétienne (celle d'Abercius, dont la sépulture date de la fin du II° siècle ou de l'an 200) nomme le Christ " le poisson (en grec ichtus) de la source ". Un poisson d'eaux vives qui nous invite à considérer ensemble les deux sacrements, premiers de l'initiation chrétienne : le Baptême et l'Eucharistie. Saint Augustin voit lui aussi dans le poisson une comparaison avec le Christ, descendu vivant dans l'abîme de la vie mortelle, comme le poisson descend dans la profondeur des eaux, profondeur de la vie au sein de laquelle le Christ est demeuré sans péché. Il ajoute que le poisson frit est l'image du Christ sur la croix, ce qu'il exprime par une formule : Piscis assus Christus passus, jouant sur l'allitération mnémotechnique entre assus (grillé-rôti), et passus (souffrant). Les représentations de la Cène depuis le V° siècle (débuts de ce que l'on nomme le Moyen Age) présentent pratiquement toutes un ou plusieurs plats de poisson sur la table (ou bien plus rarement et tardivement un agneau). Un poisson de taille parfois démesurée comme sur un petit plat conservé au musée du Louvre. Et le poisson est devenu en chrétienté le repas du vendredi, met de pénitence et du temps de carême, nourriture ordinaire des religieux. La boisson accompagnant cette nourriture est un vin, boisson eucharistique, sacrificielle et liturgique, dont la couleur grenat est celle de la tunique du Christ. Notre Seigneur Jésus lui-même proclame : " Ceci est mon corps. " Avant la bénédiction des paroles célestes, cette expression indique un élément particulier. Après la consécration, elle désigne le corps et le sang du Christ. Lui-même l'appelle son sang. Avant la consécration, on l'appelle d'un autre nom. Après la consécration, il est dit sang. Et tu dis " Amen ", c'est-à-dire, ainsi soit-il. Ce que prononce la bouche, que l'esprit l'affirme. Ce qu'énonce la parole, que le cœur le sente (Saint Ambroise, De Mysteriis n° 54).

Le Christ est au centre de la composition de Léonard, vers lui tout converge, de lui tout part. Sa parole est à l'origine du mouvement qui meut les apôtres, et comme le dit Léonard : du mouvement naît la force, …une vertu spirituelle. Par sa parole, il est le premier moteur de la création toute entière et par son sacrifice il pacifie l'univers entier : par le sang de sa croix Dieu a réconcilié dans la paix les choses célestes et les choses terrestres (Col 1,20). En regardant la Cène de Léonard on ne peut qu'évoquer le frémissement christocentrique du monde de Stanislas Breton, cité par Jean-Marie Tézé dans ses Théophanies du Christ (Desclée). Isolé, silencieux et stable, il évoque une image de piété venue de Byzance que les historiens de l'art nomment imago pietatis. Elle connaît un succès foudroyant se répandant en Italie aux XIV-XV° siècle, dont un exemple fameux est la sculpture de Giovanni Pisano pour la chaire de Pise en 1310, puis dans les pays du Nord à travers retables et livres d'heures. La légende tardive en fait une image, porteuse d'indulgences, donnée en vision à Saint Grégoire le Grand lors d'une messe en l'église Sainte-Croix de Jérusalem. Ce Christ de l'imago pietatis est en fait la combinaison ou plutôt la condensation de plusieurs motifs pieux retraçant les souffrances et la gloire du Seigneur en sa Passion, image du Christ souffrant, la tête penchée et l'expression douloureuse, les yeux baissés mais ouverts, que nous retrouvons chez Léonard. Muet et résigné il évoque le Christ aux outrages ou l'Ecce Homo. Il porte parfois les stigmates, ce n'est pourtant pas un Christ crucifié ni un Christ au tombeau. Les bras écartés, il semble surgir du tombeau, ressuscité mais toujours souffrant une Passion qui se prolonge par-delà la mort et la résurrection, le Christ souffrant sa Passion jusqu'à la fin des temps. Le musée archéologique de Milan conserve certaines de ces images, imago pietatis d'origine lombarde représentant le Christ derrière le tombeau recouvert du suaire comme une nappe, les bras écartés. Montorfano qui a réalisé la crucifixion de Sainte Marie des Grâces, en avait peinte une sur le retable Obiano de l'église San Pietro à Gessate. Léonard ne pouvait les ignorer, pas plus que le contexte eucharistique de ces images. Saint Antonin de Florence (au même siècle) invite à méditer sur l'Eucharistie à partir de la contemplation de la sainte Cène. En lisant l'œuvre de Léonard nous retrouvons les indications de Saint Antonin. L'Eucharistie a été instituée en perspective de la Passion (le Christ de pitié et la crucifixion voisine nous y renvoient), source de pardon des péchés (la pénitence est bien présente), et laissée aux disciples en mémoire (comme aux religieux attablés au réfectoire).

Revêtu de sa tunique rouge sang, le Christ est pieds nus dans des sandales comme les apôtres. Léonard a consacré plusieurs études à ces pieds comme à l'établissement de leurs proportions. Il a utilisé des modèles vivants pour peindre les personnages de la Cène, ses notes l'attestent : Christ : le comte Jean qui est avec le cardinal de Mortaro / Alessandro Carissimi da Parma pour la main du Christ (Traité de Peinture). Rangés sous la table à hauteur d'homme, ces pieds nus disent l'humanité du sauveur, son ancrage dans la terre des hommes. Ce sont ces pieds qui se poseront sur le mont des oliviers, qui fait face à Jérusalem vers l'Orient (Za 14,4), au jour du Seigneur, à la fin des temps, quand le Seigneur, ayant tout récapitulé viendra en vainqueur.

Qu'ils sont beaux sur les montagnes les pieds du messager qui annonce la paix,
du messager de bonnes nouvelles qui annonce le salut,
qui dit à Sion " Ton Dieu règne "
C'est la voix de tes guetteur : ils élèvent la voix
ensemble ils poussent des cris de joie,
car ils ont vu de leurs propres yeux Yahvé qui revient à Sion
(Is 52,7-8).

Jean-Paul II a mis au centre de l'engagement ecclésial la contemplation du visage du Christ. Dans la continuité du Concile Vatican II et du Grand Jubilé, il nous invite à Recommencer à partir du Christ… En contemplant plus assidûment le visage du Verbe incarné (Mane nobiscum Domine, chap. I). Il nous faut vivre dans le monde en ayant refermé ce livre d'images ouvert grâce à Léonard. Néanmoins, comme Jean-Paul II nous y invite, n'ayons pas peur de parler de Dieu et de porter la tête haute les signes de la foi. L'Eucharistie qui nous fonde nous permet d'entrer en dialogue avec ceux qui ne partagent pas notre foi ou bien s'en sont éloignés, l'esprit nourri et rempli de force.

Pour approfondir :

Dominique Rigaux, A la table du Seigneur, l'Eucharistie chez les primitifs italiens (1250-1497), Paris, Cerf, 1989.

Eucharistia, Encyclopédie de l'Eucharistie, Maurice Brouard dir. , Paris, Cerf, 2002.

Daniel Arasse, Léonard de Vinci, Paris, Hazan, 1997 (rééd. 2003).