Commentaires pour les adultes

Patristique

« Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Pilate a vu ce pasteur, les juifs l'ont vu, conduit à la croix pour son troupeau, comme le choeur des Prophètes qui, bien avant la Passion, annonçaient clairement : « Comme un agneau il est conduit à la boucherie, comme devant les tondeurs une brebis muette. » II ne refuse pas la mort, il ne fuit pas le jugement, il ne repousse pas ceux qui le crucifient. Il n'a pas subi la Passion, il l'a voulue pour ses brebis : « J'ai le pouvoir de déposer ma vie, dit-il, et le pouvoir de la reprendre. » II détruit la passion par sa Passion, la mort par sa mort ; par son tombeau, il ouvre les tombeaux, il ébranle les enfers, il en fait sauter les verrous (cf. Image de Descente aux Enfers). Les tombeaux sont scellés et la prison fermée tant que le Berger ne descend dans la mort pour y annoncer la libération à celles de ses brebis qui sont endormies. On le voit aux enfers ; il donne l'ordre d'en sortir. On le voit renouveler là l'appel à la vie. « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis » : c'est ainsi qu'il cherche l'amour de ses brebis. Aime le Christ celui qui sait entendre sa voix.

St Basile de Séleucie
Homélie 26 sur le Bon Pasteur
dans Bouchet « Lectionnaire » p. 220

 

 

« Si quelqu'un entre en passant par moi, il sera sauvé »

« En vérité, je vous le déclare : Je suis la porte des brebis. » Jésus vient d'ouvrir la porte qu'il nous avait montrée fermée. Il est lui-même cette porte. Reconnaissons-le, entrons, et réjouissons-nous d'être entrés.

« Ceux qui sont venus avant sont des voleurs et des brigands » ; il faut comprendre : « Ceux qui sont venus en dehors de moi. » Les prophètes sont venus avant sa venue ; étaient-ils des voleurs et des brigands ? Pas du tout, car ils ne sont pas venus en dehors du Christ ; ils étaient avec lui. Il les avait envoyés devant lui comme des messagers, mais il tenait en ses mains le coeur de ses envoyés... « Je suis la voie, la vérité et la vie » dit-il (Jn 14,6). S'il est la vérité, ceux qui étaient dans la vérité étaient avec lui. Ceux qui sont venus en dehors de lui, au contraire, ce sont des voleurs et des brigands, car ils ne sont venus que pour piller et faire mourir. « Ceux-là, les brebis ne les ont pas entendus », dit Jésus.

Mais les justes ont cru qu'il allait venir, comme nous croyons qu'il est déjà venu. Les temps ont changé, la foi est la même.… Une même foi réunit ceux qui croyaient qu'il devait venir et ceux qui croient qu'il est venu. Nous, nous les voyons tous entrer à des époques différentes, par l'unique porte de la foi, c'est-à-dire par le Christ... Oui, tous ceux qui ont cru dans le passé au temps d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, ou de Moïse ou des autres patriarches ou prophètes qui tous annonçaient le Christ, ceux-là étaient déjà de ses brebis. Ils ont entendu par eux le Christ lui-même, non une voix étrangère, mais sa propre voix.

Saint Augustin (354-430),
évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
45ème traité sur l'évangile de saint Jean

Commentaires contemporains

Le Don de la Vie

La parabole du berger introduit plus profondément dans le mystère de Jésus, de la vérité de son être et de sa relation au Père. Il vient de guérir l'aveugle-né, qui ne voyait pas mais avait reconnu sa voix. La controverse avec les pharisiens s'envenime, au point qu'ils chercheront à le lapider.

Jésus s'affirme comme l'unique berger. Le terme est « chargé » dans l'Écriture, depuis le Psaume 23 jusqu'au « Bien-Aimé » du Cantique des cantiques, et surtout dans les écrits prophétiques, où le berger d'Israël est Dieu lui-même, dans l'attente du Messie-berger d'Israël qui fera paître son troupeau (Ez 34,11).

Jésus s'inscrit dans cette lignée, mais de façon complètement nouvelle. Lui seul peut affirmer « qu'il se dessaisit de sa vie pour ses brebis ». Ce verbe, utilisé quatre fois dans ce passage, signifie en grec poser, déposer (on le retrouve au moment du lavement des pieds : « Jésus déposa son vêtement » Jn 13,4). Du coup, on comprend mieux le sens du verbe « reprendre », à la fin du passage : « Personne ne m'enlève ma vie mais je la dépose de moi-même. J'ai le pouvoir de la déposer et le pouvoir de la reprendre : tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père. » Jésus reprend sa vie comme il reprend son vêtement : sans arrachement et sans violence, en la recevant d'un autre, comme il « reçoit le commandement du Père ».

Impossible de ne pas penser à l'Eucharistie ! Le pain posé sur la table, Jésus va le prendre et le donner: c'est lui-même, toute sa vie, tout ce qu'il est, qu'il va poser entre les mains des disciples, lesquels, à leur tour, vont prendre et manger. C'est le coeur même du don de Dieu : partager sa vie, donner aux brebis la capacité de devenir ce qu'il est lui-même. Nous sommes loin d'une image de douceur champêtre, tout comme du registre sacrificiel de la croix qui sera une conséquence de cet acte de liberté et d'amour que la violence des hommes ne comprend pas.

La relation berger-brebis va s'établir sur le même mode que la relation Jésus-le Père : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père. » Connaître et être connu : échange parfait où sont introduites les brebis. Ce qui vaut pour le Père et le Fils vaut désormais pour chacun de nous : entrer dans l'échange trinitaire, goûter à l'amour divin, recevoir sa vie et la donner, recevoir le commandement du Père et exercer sa liberté.

Autre harmonique : l'ouverture à l'universel. « J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos et celles-là aussi il faut que je les mène. » L'enclos est définitivement ouvert, et c'est désormais la voix qui réunit le troupeau. « Entendre la voix de quelqu'un, c'est recueillir en soi quelque chose du plus intime de l'autre : nous connaissons les gens à la voix... La voix, c'est l'expression de la vie parce qu'elle se donne... » (Denis Vasse).

Écouter la voix de Jésus, c'est donc écouter la voix de Dieu « qui équivalemment se révèle en lui et en nous ». C'est dans cette intimité-là que Jean invite à entrer.

Mais l'écoute de ce passage ne serait pas complète sans la « vision » d'unité qui l'achève : « II y aura un seul troupeau et un seul pasteur. » Invitation à entrer dans une prière pour tous les responsables des Églises, pour tous ceux qui sont appelés à conduire les brebis et pour chaque membre du troupeau. Car les brebis sont appelées à marcher ensemble, à se reconnaître, à poser des gestes fraternels, à se pardonner, à ne pas s'enfermer chacune dans son enclos. Le troupeau dispersé, c'est Jésus qui le rassemble. Mais nous n'aurons jamais fini de nous convertir à l'unité, à être bénédiction les uns pour les autres, à rechercher la vérité, car la recherche de l'unité appartient à l'être même du troupeau.

Jésus, tu es le « beau et bon berger », tu as donné ta vie pour nous. Tu nous invites à te suivre, à goûter la tendresse du Père, à écouter la douceur de sa voix. À nous mettre debout et à marcher, à partager notre vie, notre joie, notre pain. À être porte-voix et témoin dans une parole qui engage.

RÉGINE MAIRE
La Croix 7 mai 06

Pasteur et brebis

POURQUOI PROPOSER le discours de Jésus sur le « bon pasteur » pour nous faire entrer dans le mystère de Pâques ? À première vue, cette opposition des mauvais ou des faux bergers, avec l'unique vrai pasteur n'a pas grand-chose à voir avec la mort et la résurrection de Jésus. L'objection n'est pas sans pertinence si nous nous contentons de voir le Pasteur comme un gourou, un maître de morale qui enseigne ce qu'il faut faire et ne pas faire. L'expression « suivre le Christ », suivre le Berger, peut nous entretenir dans cette interprétation insuffisante. Certes, nous avons à prendre le Christ pour modèle, mais plus encore nous devons le considérer comme celui qui ouvre une route. Les images « entrer et sortir » vont dans ce sens. À force de concentrer notre attention sur ce qui arrive à Jésus en cette Pâque, nous risquons de perdre de vue le fait qu'il n'est pas obligé d'en passer par là : s'il le fait, c'est d'une part parce que c'est le destin que nous lui réservons, d'autre part pour nous ouvrir une route vers la Vie. Il entre dans notre « bergerie » en devenant homme. Il y entre comme chez lui, sans effraction : « Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu », écrit Jean en 1,11. Mais s'il vient dans notre bergerie, c'est pour ouvrir les portes et nous faire sortir (10,3). Les portes de la mort. Derrière ces images, le récit de l’Exode d'Israël, qui trouve son accomplissement dans le « passage » du Christ.

La voix du pasteur

UNE VOIX QUI NOUS APPELLE chacun par notre nom (verset 3). Voilà qui nous prémunit contre l'idée d'un « salut » abstrait donné à un « genre humain » qui ne l'est pas moins. En Dieu, on l'a répété, le particulier (moi) et l'universel (tous pris globalement) ne sont pas contradictoires. Ce que l'Évangile appelle « Royaume de Dieu », c'est le corps total de l'humanité constitué par l'apport de chacun des membres appelé « par son nom » et nécessaire à l'intégrité du corps unique. Mais l'individu tire sa subsistance et sa valeur de l'ensemble du corps. La voix qui nous appelle, nous la reconnaissons, dit le verset 4. C'est que cette voix est en nous plus qu'ancienne. Elle est la Parole du commencement, celle qui nous a donné l'existence et la vie, celle qui nous maintient dans l'être. Non pas une voix étrangère, mais plus intime en nous que notre intimité, selon les mots de saint Augustin. Nous avons du mal à croire que cette voix nous ouvre la porte, qu'elle nous fait sortir de l'enclos de la mort ; c'est pourquoi l'évangéliste note que les auditeurs de Jésus ne comprennent pas le sens de la parabole du berger. Cependant Jésus annonce la réussite de l'entreprise : en fin de compte les brebis reconnaîtront le vrai pasteur et, dit la suite du texte (verset 16, hors lecture), il n'y aura qu'un seul troupeau, qu'un seul berger. La vie, celle de la renaissance dans la résurrection, sera donnée en abondance (verset 10).

Vrai pasteur, faux pasteurs

N'OUBLIONS PAS que nous sommes dans une parabole : les détails ne sont pas toujours à prendre au pied de la lettre. Quel bon pasteur nous décrit Jésus ? Un pasteur qui n'existe pas dans la réalité de l'élevage. Quel pasteur ne vit pas de l'exercice de son métier, donc de la chair et du sang de son troupeau ? Déjà Ézéchiel 34, dont notre parabole s'inspire et qu'elle accomplit, mettait en scène des bergers irréels qui ne vivaient pas de leur troupeau. C'est que le pasteur dont parle le Christ et qu'Ézéchiel pressentait est un pasteur qui, loin de se nourrir de ses brebis, donne sa vie pour elles (verset 15, hors lecture). Le troupeau vit de la chair et du sang du berger. Comme toujours, l'Évangile opère une subversion, un renversement de nos catégories. Ainsi celui qui est le Seigneur se fait serviteur et c'est en se faisant serviteur qu'il devient vraiment seigneur, mais seigneur au-dessus et au-delà de toute seigneurie. C'est pourquoi il n'y a qu’un seul bon berger ; il est berger d'une manière inouïe, unique. Mais que penser de la condamnation des pasteurs venus avant le Christ (verset 8) ? Je pense que Jésus veut parler de tous ceux qui ont essayé de mettre la main sur le troupeau, de réduire les hommes au statut d'objets utilisables : « force de travail », « agent de production », etc. Le vrai pasteur conduit son troupeau vers les eaux du repos et les verts pâturages. Le repos du septième jour dans l'univers de la résurrection.

17 avril 2005 - 4° dimanche de Pâques - Année A
Le commentaire de Marcel Domergue, jésuite

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