Chez les contemporains

Bruno Chenu

Programme de vigilance

Entre les jeunes filles insensées et les jeunes filles prévoyantes, nous avons vite fait notre  choix et nous nous situons, à coup sûr, du côté de la sagesse. Mais, à propos, qu'est-ce qui fait  la différence entre les deux groupes ? Ce n'est pas le  fait d'avoir une lampe : toutes ont pris la précaution  de s'en munir. Ce n'est pas le fait de dormir ou de ne pas dormir dans l'attente : toutes s'assoupissent. Le partage entre les étourdies et les avisées s'opère sur la présence ou non au moment crucial.

La difficulté vient de ce que l'époux — en clair : le Christ — a du retard. La fin du monde n'est pas pour tout de suite, quoi qu'en disent tous les prophètes de malheur. Mais au beau milieu de la nuit du monde, voici que l'époux s'annonce. Et il faut aller à sa rencontre avec ses propres ressources, sans pouvoir compter sur les capacités des autres. Etre là quand il est là. Etre présent au bon moment. La porte de la noce ne s'ouvre qu'à celles qui sont prêtes. Sinon, le jugement est terrible : « Je ne vous connais pas. Vous ne serez pas à la noce ! »

« Comment veiller, puisque nous sommes obligés de dormir ? » se demande saint Augustin. Et il répond : « C'est le cœur, c'est la foi, c'est l'espérance, c'est la charité, ce sont les bonnes œuvres qui doivent veiller en nous » (sermon 93). En chaque fin d'année liturgique, nous sommes invités à un programme de vigilance. Comme une sorte de dernière consigne du Jésus terrestre.

La veille chrétienne concerne d'abord celui qui s'annonce, mais dont le surgissement dans le temps n'est pas connu à l'avance : le Seigneur. Elle peut se vivre dans un grand sentiment de l'altérité de Dieu, refusant tous les courts-circuits qui réduisent le Tout-Puissant à la mesure de notre besoin. Mais elle  peut s'exprimer aussi dans une vive conscience de la présence du Christ à nos côtés dans cette vigilance. Combien d'entre nous n'ont pas été réveillés de leur  torpeur spirituelle en recevant, comme adressée à  eux-mêmes, la parole du Christ : « Veillez avec moi » ?  Tenir compagnie au Christ en agonie qui prie avec  nous et en nous.

Mais l'attention chrétienne doit se porter aussi rapidement sur l'actualité des hommes et sur la véritable orientation de leur présent. Le croyant, à l'écoute de ses frères et sœurs en humanité, doit faire la distinction entre la folie et la sagesse à chaque moment de l'histoire. Sa fréquentation de la Parole de Dieu, sa pratique du discernement l'aident à percevoir les enjeux des événements, la portée spirituelle es évolutions. Tout ne concourt pas au bien de l'homme. Et s'il n'est  pas là pour peindre en noir les promesses multicolores d'un bonheur à portée de main vanté par la publicité, le chrétien témoigne, par son comportement et sa parole, du sérieux de la vie, de l'enjeu ultime du  quotidien.

Dans l'affaire, le plus délicat est peut-être la vigilance à l'égard de soi-même. Certes, le christianisme n'est pas d'abord une centration sur soi et ses petits soucis, une mise en musique céleste du « chacun pour soi » contemporain. Mais rappelons-nous que le meilleur cadeau que nous puissions offrir aux autres est celui d'une humanité désencombrée certes, mais aussi solide sur ses fondements. Si Goethe a pu dire qu'il y avait suffisamment en lui pour faire aussi bien un honnête homme qu'un voyou, c'est que la frontière entre la sottise et la sagesse passe en notre propre cœur.

Bruno Chenu, La Croix, 6 novembre 1999

Une Cistercienne

En racontant une parabole Jésus veut donner un enseignement sur lui ou le Royaume, nous faire aller plus loin que ce que le texte paraît signifier à première lecture. Aujourd'hui, le message central n'est-il pas la rencontre de l'Epoux et le discernement que cette rencontre opère en ces dix vierges, c'est-à-dire en chacun de nous ?

Le Christ est l'Epoux. C'est à des noces qu'il nous invite, à une alliance nuptiale qui se vit dans l'amour. L'attente, ce sentiment si profond en l'homme, prend alors sa vraie dimension. Est-elle une attente amoureuse qui habille le cœur d'élan, qui donne à chaque journée, à chaque moment de notre histoire personnelle, la vérité qui, pas à   pas, nous purifie, nous   convertit et nous tourne vers   le Dieu de toute vie ? La volonté de Dieu, c'est notre   sainteté, nous rappelle la première lecture. Chacun de   nous est renvoyé à lui-même, chaque communauté de vie à elle-même. Plutôt qu'un décompte précis entre sages et  insensés, écoutons, comprenons et mettons en pratique  cette invite à la vigilance :  quel est notre amour ?  Quand l'absence se prolonge, quand les cailloux sur le chemin paraissent des obstacles  infranchissables, quand le sens de notre vie devient obscur, saurons-nous tenir, avec la lampe de notre foi allumée par l'espérance du retour du  Christ et de notre union à lui ?

(Une Cistercienne, La Croix)

Madeleine Delbrel

Les vertus devenues folles

On nous a bien expliqué que tout ce que nous avons à faire sur la terre c'est d'aimer Dieu.

Et pour que nous ne soyons pas indécis, en peine de savoir nous y prendre, Jésus nous a dit que la seule façon, la seule recette, le seul chemin, c'était de nous aimer les uns les autres.

Cette charité qui, elle aussi, est théologale, parce qu'elle nous soude inséparablement à Lui, est la porte unique, le seuil unique, l'entrée unique à l'amour même de Dieu. A cette porte, tous ces chemins que sont les vertus aboutissent.

Toutes ne sont faites au fond que pour nous y conduire, plus vite, plus allègrement, plus sûrement. Une vertu qui n'aboutit pas, c'est une vertu devenue folle.

Autour de la montagne de Dieu, du pic de l'amour de Dieu, elle tournera vainement, sans pouvoir escalader les murailles lisses et hautes.

Le seul point vulnérable,

la seule brèche,

la seule trouée,

c'est l'amour de ces êtres pareils à nous

si peu aimables,

parce que trop semblables à notre propre médiocrité.

Et cela pourra peut-être nous amuser

d'arriver à une humilité sensationnelle,

ou à une pauvreté imbattable,

ou à une obéissance imperturbable,

ou à une indéréglable pureté;

cela pourra peut être nous amuser,

mais si cette humilité, cette pauvreté, cette pureté, cette obéissance ne nous ont pas fait rencontrer la bonté,

si ceux de notre maison, notre rue, notre ville, ont toujours aussi faim et aussi froid,

s'ils sont toujours aussi tristes et enténébrés,

s'ils sont toujours aussi seuls,

nous serons peut-être des héros,

mais nous ne serons pas de ceux qui aiment Dieu.

Car il en est des vertus comme des vierges sages,

qui leur lampe à la main, restent blotties à cette unique porte, la porte de la dilection,

de la sollicitude fraternelle,

la seule porte qui s'ouvre sur les noces

de Dieu avec ses amis.

Abbé Bruno Bettoli (curé de St Quentin en Yvelines)

Je dors, mais mon coeur veille.

Ces mots du Cantique des Cantiques font écho à l'Evangile des vierges sages et des vierges folles que la liturgie nous donne aujourd'hui. D'après la conclusion de la parabole, il s'agit en effet de veiller et pourtant, ces jeunes filles parties initialement " à la rencontre de l'époux " finissent toutes par s'endormir.

Si nous entendons ce sommeil comme étant celui de la mort, nous comprenons que le Seigneur nous avertit ainsi de prendre garde à cette " huile " que nous aurons préparée durant notre vie afin d'être prêts lorsque Jésus - " Je suis la Résurrection. Qui croit en moi, même s'il meurt vivra " (Jn 11,25) - viendra nous réveiller. Dans nos cimetières (étymologiquement, " dortoir "), nous pouvons lire sur les tombes - mais cela se fait-il encore ? - un " Ici repose… ", comme un témoignage de notre espérance que " ceux qui se sont endormis dans la mort, Dieu, à cause de Jésus, les emmènera avec son Fils. " (2° lecture).

Seigneur, mon bien-aimé, quand je serai tombé dans le sommeil de la mort, accorde-moi la grâce d'avoir encore un cœur qui veille et qui t'espère.
Et si nous entendions aussi ce sommeil comme étant celui auquel nous nous abandonnons chaque soir en priant (à la manière dont nous nous abandonnons à la miséricorde de Dieu), après une journée de fidélité et de trahison, afin de laisser le Seigneur nous recréer avant que, précédant l'aurore, il nous éveille à nouveau et nous trouve encore vigilants dans la prière, prêts au service et à la louange.
Seigneur, mon bien-aimé, plus d'une fois en ce jour, hélas, mon cœur s'est assoupi. Accorde-moi la grâce de te mieux aimer demain et de me tenir prêt à chaque fois que tu viendras.